Interview à propos de Sans mobile

SANS MOBILE, Marine Richard, Le square éditeur
Comment et pourquoi est né votre projet d'écrire une fiction sur un sujet aussi... sensible ?
Eh bien, je me suis toujours servie de l'écriture comme moteur, comme outil de transformation de ma propre vie. Cela permet parfois de trouver un sens à des situations absurdes ou douloureuses, d'y injecter de l'humour, de faire partager un point de vue. Avant de devenir électrosensible, j'écrivais du théâtre. Mais je ne pouvais tout simplement plus me rendre dans une salle de spectacle. A partir de là, je ne voyais pas comment continuer cette activité. J'ai alors écrit un livre-témoignage sur ma propre expérience des ondes, sur ma « chute » dans l'envers du décor de la société contemporaine. C'était Sous l'ondée (Inadvertance, 2012). Ce livre a déclenché une avalanche de courriers de personnes électrosensibles comme moi qui se reconnaissaient. Mais j'ai compris que pour faire saisir au grand public ce que nous, malades des ondes, vivons, il fallait un angle moins personnel. Sans mobile dépeint de manière assez caricaturale – et un peu vengeresse, je dois dire ! – les tractations des lobbies industriels, la dépendance des médias à un microcosme très fermé, la souffrance des personnes électrosensibles...

Mais on rit aussi, en lisant ce livre...
J'ai essayé de faire en sorte que le texte « se décolle » de la réalité grâce à des personnages hors norme. Ce sont des montagnards un peu barges et drôles, des « Justes » qui n'ont pas froid aux yeux et qui viennent sauver des situations qui, sans eux, seraient désespérées. Ils apportent un contrepoids à l'intrigue. Et puis, il y a toute la partie glossaire, qui me tenait très à cœur, car même si Sans mobile est une fiction, ce texte parle de faits avérés scientifiquement et je souhaitais donner un accès facile à cet aspect du problème des ondes qui est souvent occulté.

Nous vivons dans un monde "connecté", et nous baignons dans une atmosphère saturée de champs électromagnétiques. Vous venez d'écrire une fiction très documentée sur l'hypersensibilité aux ondes. Vous- même, vous souffrez de l'exposition aux ondes, comment cela se manifeste-t-il ?
Les symptômes de l'hypersensibilité électromagnétique, aussi appelée « électrosensibilité », vont de l'insomnie chronique à des maux de tête très violents en passant par des troubles cardiaques. Cela se manifeste aussi par un syndrome de type Alzheimer en cas d'exposition prolongée : par exemple, on gare sa voiture et un quart d'heure après, on a complètement oublié où elle est. En parallèle des signes cliniques, certains marqueurs biologiques et d'imagerie médicale sont de bon indicateurs en cas d'incertitude sur la cause des problèmes : un taux d'histamine élevé, des anticorps qui ne devraient pas être activés en temps normal, une sous-oxygénation cérébrale dramatique...

Quelles peuvent être du point vue santé les risques encourus ?
La liste des problèmes de santé liés aux ondes est effarante ! Le glossaire qui se trouve à la fin de Sans mobile recense quelques études sur le sujet. Pour la population générale, il est largement démontré que les risques de cancers, notamment, sont augmentés de manière très significative pour les utilisateurs de technologies sans fil. En ce qui concerne les personnes électrosensibles, si tant est qu'on puisse les distinguer des autres personnes – je veux dire par là que tous les êtres vivants sont sensibles aux champs électromagnétiques à des degrés divers –, le recul n'est pas encore assez grand pour permettre de savoir de manière certaine si elles sont exposées à des risques spécifiques. Mais les études militaires des quarante dernières années tendent à indiquer que oui, malheureusement.
Et du point social, sur la vie sociale, et la vie tout court, quels effets l'hypersensibilité induit- elle ? Eh bien, quand vous devenez intolérant à tout le spectre des ondes électromagnétiques artificielles, vous ne pouvez plus vivre en société. Il faut souvent plusieurs mois pour prendre la mesure de ce qui vous tombe sur le nez, d'autant que la confusion mentale fait partie de la panoplie des symptômes. Evidemment, ça n'aide pas à y voir clair ! Ensuite... C'est une lente spirale qui vous aspire. Vous devez tout quitter, vous réfugier dans la forêt, dormir sous une tente, arrêter de travailler... Vous n'avez plus d'argent. Vous n'avez plus de maison. La plupart d'entre nous perd une grande partie de ses proches. En plus de la souffrance physique, qui est très grande, on se retrouve dans un état d'abandon terrible. La société refuse de voir le problème, parce que le sans-fil est une idéologie tellement séduisante ! Donc, on tend à vous rejeter, à vous traiter de fou. Beaucoup d'électrosensibles se suicident, tant la souffrance morale peut devenir insupportable.

Combien de personnes sont concernées en France par ce "mal" ?
C'est difficile à dire dans la mesure où tout le monde fait comme si la pathologie n'existait pas ! A titre indicatif, plusieurs centaines de personnes se sont reconnues dans mon livre-témoignage Sous l'ondée (Inadvertance, 2011) et m'ont écrit... Le professeur Belpomme en a diagnostiqué au moins 800, le délai d'attente pour obtenir un rendez-vous avec lui est de plusieurs mois. Je reçois chaque semaine des appels de détresse de gens qui ne savent pas où aller. Les associations sont débordées. Il y a au moins plusieurs milliers de personnes très électrosensibles en France. En Suède où le problème est reconnu, 290 000 personnes sont recensées. Et c'est un petit pays !

Médicalement, physiquement, concrètement, quelles sont les solutions pour "échapper" aux ondes ? 
 Il n'y a pas de protocole de prise en charge thérapeutique, faute de reconnaissance. Mais les personnes qui vont mieux s'occupent d'assainir leur microbiote, de combler leurs carences en vitamines et minéraux, de calmer le système nerveux, et surtout de passer le plus de temps possible à l'abri des ondes. Il semblerait que les beta-bloquants et les anti-histaminiques puissent également jouer un rôle dans certains cas.

Propos recueillis par Alexandre Sredojevic